La phrase italienne Siamo tutti antifascisti se traduit littéralement par « Nous sommes tous antifascistes ». Trois mots, une syntaxe limpide, et pourtant plusieurs contresens guettent dès qu’on la transpose en français, notamment sur le mot « tutti » et sur la portée politique du terme « antifasciste » selon le contexte d’énonciation.
Tutti en italien et « tous » en français : un faux équivalent
En italien, tutti fonctionne comme un pluriel perçu comme englobant, incluant femmes et hommes sans que la question du masculin générique ne se pose avec la même intensité qu’en français. Le passage à « tous » en français, lui, est de plus en plus contesté comme masculin générique dans les milieux militants récents.
Ce décalage explique pourquoi la traduction brute « Nous sommes tous antifascistes » peut être reçue comme réductrice dans un cortège transféministe ou un tract inclusif. Ce n’est pas un problème de grammaire, c’est un problème de réception politique.
Trois adaptations circulent dans l’espace francophone :
- « Nous sommes toutes et tous antifascistes » – la double flexion classique, qui explicite l’inclusion sans modifier la syntaxe.
- « Nous sommes tou·tes antifascistes » – le point médian, privilégié dans les cercles militants où l’écriture inclusive est une norme graphique assumée.
- « Nous sommes tous antifascistes » – la traduction littérale, encore majoritaire dans la presse et les usages courants.
Le choix entre ces formes n’est pas cosmétique. Il signale un positionnement : la version inclusive s’inscrit dans la lignée de la féminisation du slogan en italien même (« Siamo tuttx antifascistx »), qui circule depuis quelques années dans les milieux queer et transféministes italiens.

Antifasciste en traduction française : piège du sens historique et du sens militant
Le deuxième contresens fréquent porte sur le mot « antifasciste » lui-même. En italien, le terme renvoie d’abord à un héritage constitutionnel précis : la République italienne s’est construite sur un socle antifasciste après la chute du régime mussolinien. Dire « Siamo tutti antifascisti » en Italie, c’est aussi rappeler un consensus fondateur, pas seulement afficher une opinion personnelle.
En français, « antifasciste » est souvent réduit à un label militant, associé aux mouvements antifa contemporains, à l’action directe ou à une gauche radicale. Traduire le slogan sans contextualiser ce glissement, c’est risquer de transformer une référence historique large en mot d’ordre partisan étroit.
Deux registres à distinguer pour éviter le contresens
Le registre constitutionnel ou mémoriel (l’antifascisme comme fondement démocratique) et le registre militant (l’antifascisme comme engagement actif contre des mouvements jugés fascisants) coexistent dans le slogan italien. En français, le contexte d’usage tranche presque toujours en faveur du second registre, ce qui appauvrit la phrase d’origine.
Pour restituer la double dimension, une option consiste à accompagner la traduction d’une note de contexte ou, dans un texte long, à expliciter que le slogan est né dans l’Italie des années 1920 et qu’il porte une charge institutionnelle autant que contestataire.
Employer le slogan en français sans contresens : critères concrets
Traduire un slogan politique, c’est faire un arbitrage entre fidélité linguistique, lisibilité et cohérence idéologique avec le contexte de diffusion. Quelques repères pratiques permettent d’éviter les erreurs les plus courantes.
Identifier d’abord le public cible. Un article de presse généraliste n’a pas les mêmes contraintes qu’un tract distribué en manifestation. La traduction littérale (« Nous sommes tous antifascistes ») convient à un registre informatif neutre. Les formes inclusives s’imposent si le texte s’adresse à un lectorat qui considère le masculin générique comme un effacement.
Ne pas traduire « tutti » par « chacun ». Le glissement vers « Nous sommes chacun antifascistes » ou « Chacun d’entre nous est antifasciste » individualise un slogan dont la force repose précisément sur le collectif. Le « tutti » italien exprime une totalité indivisible, pas une somme d’individus.
Vérifier aussi que le contexte d’emploi ne crée pas d’anachronisme. Plaquer le slogan sur une situation qui n’a aucun lien avec le fascisme historique ou ses résurgences contemporaines identifiées dilue le sens et alimente les accusations d’instrumentalisation du terme.
Cas d’usage où la traduction pose problème
Dans les médias français, le slogan apparaît parfois entre guillemets et en italien, sans traduction, comme un emprunt direct. Cette stratégie a l’avantage de conserver l’aura de l’original, mais elle exclut les lecteurs non italophones et peut donner l’impression d’un effet de style creux.
À l’inverse, traduire systématiquement en « Nous sommes tous antifascistes » sans guillemets ni mention de l’origine italienne fait disparaître la filiation historique. Le compromis le plus fiable reste la citation bilingue : le slogan en italien suivi de sa traduction entre parenthèses, avec un mot sur le contexte d’origine si l’espace le permet.

Formes inclusives du slogan : tuttx et tou·tes dans les cortèges récents
La variante « Siamo tuttx antifascistx » remplace les terminaisons genrées par un « x » emprunté aux pratiques d’écriture non binaire hispanophones et adoptées en italien dans les cercles transféministes. En français, l’équivalent passe par le point médian ou la double flexion.
Cette évolution n’est pas anecdotique. Elle traduit une convergence entre luttes antifascistes, transféministes et antiracistes qui redéfinit le périmètre du slogan. La revue La Déferlante a consacré un article à cette intersection, où l’auteur·ice sicilien·ne Coco Spina y lit l’urgence d’une convergence entre ces combats.
Choisir la forme inclusive du slogan, c’est aussi choisir un cadre politique élargi. Le traducteur ou le rédacteur qui opte pour « tou·tes » ne fait pas seulement un geste typographique : il inscrit le slogan dans un courant précis, celui qui considère que l’antifascisme sans féminisme et sans antiracisme reste incomplet.
La traduction d’un slogan politique n’est jamais un exercice neutre. Chaque choix lexical et typographique engage une lecture du monde. Le dernier piège serait de croire qu’il existe une version « correcte » unique de « Siamo tutti antifascisti » en français : la bonne traduction dépend toujours de ce qu’on veut en faire et de qui va la lire.

